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LONDRES 3

 

2

Huit heures

+ Le temps qu’il faut, pour que je me douche et déjeune.

 

 

Sous ma douche, je l’entends qui claque la porte de la chambre avec salve d’injures. Tombent toutes à l’eau. Elle n’a pas bien dormi. Je connais cet état à moitié dedans, à moitié dehors, au bord du nulle part. De quoi déstabiliser son pendule interne. Elle a même essayé de me réveiller pour que je participe à sa sale nuit d’une façon ou d’une autre. Façon tendre, puis façon lubrique, puis limite violente avant de se ressaisir car elle dit souvent qu’elle m’aime. Surtout depuis sa « bêtise » comme elle dit joliment. Et ça n’aurait pas collé avec son envie de gâcher mon sommeil.

 

La bêtise, quoi ça ? Je raconterai plus loin, avec le détail. Là, pas encore le moment propice. J’ai tant à faire et défaire. De toute façon, elle a échoué dans son opération de sabotage. J’ai dormi comme jamais. Alors, je compatis. Sauf que mon sourire sied mal à mon air que je souhaite compati. Un sourire qui me colle à merveille. Un modèle-étalon pour la chirurgie plastique.

 

Longtemps, je ne trouvais plus mon sommeil, celui qu’on qualifie de « réparateur ». Jusqu’à cette nuit… Je suppose que cette nuit termine un cycle ou, quelque chose dans ce genre ? Un point d’articulation d’un processus qui prend racine dans ces quatre jours où je vécus une suite d’événements d’une probabilité irréelle, de très loin plus improbable en calcul statistique que le plus arnaqueur des jeux de chance, pour tomber tête la première dans ce nouvel état d’être. Une plongée sans retour dans mon abysse intime. Que quatre jours ? Une espèce de déchirure dans mon temps de vie ? Ou quatre vies ? Encore en plein chaos, je distingue assez mal les limites de mon Big Crac Intime. Je navigue à vue.

 

L’eau est glacée. Tant pis ? Tant mieux ! Je devais appeler le chauffagiste. Ou, elle devait. Nous avons oubliés en chœur. L’eau froide me plait. Elle me vivifie. Super bonne ! Aurait-dit mon fils… ou ma fille.

 

Je bois doucement mon café, juste frais moulue, versée d’une cafetière italienne acheté à Florence. Maman ? Café de Bélize. Papa ? Cela fait échos dans une mémoire en très gros désordre. Je crois que je ne vais finalement pas aller au Labo aujourd’hui. Non, ils feront sans moi. Monsieur Seunique patientera. Il patientera plus que ça, s’il le faut, le temps qu’il faudra pour que mon inspiration reprenne pied dans mon travail. Ils peuvent faire ça, tous, m’attendre. J’ai attendu avant eux. On s’y fait.

 

Je réfléchis à comment je vais profiter de tout ce temps libre que je m’accorde. Une journée. Ou une semaine ? Un mois ? Une année ? Beaucoup plus ?

 

Je divague un temps, avec la tasse encore chaude que j’enveloppe de mes mains. C’est agréable, doux, paisible. Le temps dehors semble beau, lumineux, variable, intéressant… Elastique est l’adjectif qui finalement me vient à l’esprit. Je ne le comprends pas en la circonstance, et pourtant, il tombe parfaitement bien. Je prends mon temps avec mes adjectifs. Je prends mon temps avec moi. Maintenant, plus que jamais. Je déguste.

 

 


 

 

 

 

3

Mars.

+ Le temps qu’il faut, pour qu’elle se douche.

 

 

Lola prend sa douche. The Strokes « meet me in the bathroom » débordent des baffles. Lola encore toute molle veut que ça bouge dès qu’elle se lève. Elle laisse toujours la porte ouverte.

 

Moi, d’un genre gourmand, je regarde dans l’entrebâillement. Malgré The Strokes, je l’entends qui peste toujours autant contre moi que, contre l’eau froide. Je connais son vocabulaire mais elle arrive encore par endroits à me surprendre. Ici-bas, elle ne supporte que la chaleur. Dès que cela cloche quelque part dans sa vie, le froid, une émotion parasite, un bobo quelconque, par réaction elle transpire son Afrique natale, équatoriale. Très humide et très chaude. Cocon à volonté. Et sous sa douche, elle se chauffe aux invectives. Elle se vocalise, électrifie l’air, et l’eau devient vapeur. Par contre, le combustible est local et occidental.

 

Une source l’approvisionne en mots et expressions que je goute peu ou proue. En arrivant si loin de sa base natale, elle découvrait avec candeur et un gros appétit, tout et n’importe quoi sans distinction. Elle voulait découvrir, tout apprendre, s’acclimater au plus vite. J’aime beaucoup la curiosité de Lola. Elle éclaire ce qu’elle apprend. Elle prend et tourne l’objet, l’idée, l’autre, sur toutes les facettes, l’enrichit. Quand elle m’a découvert, je me suis senti beau comme personne d’autre. Ne pas se confier à un miroir quand il ne possède pas d’yeux, de l’esprit et un minimum d’attention à l’autre.

 

Sauf que, pour son vocabulaire, je n’adhère pas. Comme elle, et mes manières de dire qui parfois la dérangent, et même pour certaines tournures, l’incommodent, elle n’adhère pas. Elle me trouve et cela ne lui plait pas du tout, ou caustique, ou ironique, ou amère, ou décalé, ou le top du pire, glacial … serait mieux que je me taise. Et alors,  elle se plaint de moi parce que je me tais. Comme ça et je ne m’en offusque presque pas. Très possible que je l’aime à cause de tout cela. Pour ce contraste qui trace des lignes, ce contre-jour qui m’éblouit. Tout ce qui nous fait être ensemble, avec imperfection, qui cloche par endroits, qui colle par ailleurs. Qui collait ?

 

Depuis le temps, nous nous sommes mélangés, dilués l’un l’autre nos habitudes, tics et tocs à dire et à faire. Avec plus ou moins de conscience de cette lente évolution.

 

Certes, je m’habitue encore assez mal à son blabla peu châtié. Néanmoins j’arrive à me raisonner, parce que pas sa faute. Parce que je sais sa vie toute cabossée et son voyage pas touristique. Je vois ses cicatrices, qui cachent si mal des blessures par trop négligées. Parce qu’enfin, je la sais tellement influençable.

 

Et je connais la source de sa nocive influence : un serpent persiffleur qui l’hypnotise : sa collègue de bureau, blonde paille, blanche pouf, maigre malgré des gros seins qui débordent sciemment, une voix horrible avec tessiture alpine et timbre de craie sur tableau noir. Son ainée de quatre années à laquelle elle voue un respect exagéré. Une spécialiste du parler-penser que je n’affectionne pas, comme de ses idées générales sur tout et rien dont cette femme raffole. Idées bateaux-pourris, idées reçues-en-pièces-détachées et de récupération, idées vulgaires qu’elle cadre dorées rococo d’expressions toutes faites. Des idées qui dans quelques cas, arrivent à me glacer les sangs, mettre à mal ma patience en béton armé. Et je bétonne depuis mon enfance.

 

Un moi bétonné sans fioriture, abri anti-bombe H, pont et cathédrale qui protègent par la fuite et les certitudes, des invasions barbares. Faut-il déceler là-dedans un sentiment d’insécurité exacerbé par la faute d’un environnement fluctuent, perturbé, violent ? Oui, tout ça et pire, et je ferai divan plus tard. N’empêche, je me targue de posséder une certaine expertise en la matière. Alors quand je vois mes défenses se fendiller, j’admire presque, je m’étonne beaucoup, et je mesure combien l’attaque est puissante.

 

Et Lola me cafte tout. Elle se confesse totalement à moi. Depuis qu’elle a pu me dire le pire - chacun le sien et cela nous tient l’un l’autre - elle ne veut plus rien garder pour elle. Elle déverse, et puis attend avec curiosité. Parfois, elle devine d’avance et anticipe ma réaction avec du rire à l’étouffée. Je prends sur moi, comme je peux, si encore possible. Et je lui souris avec mon air très bête, genre à qui tout glisse dessus sans irriter. Aussi, je sens ce truc de plus en plus net chez elle quand elle me rapporte en vrac et dans le plus infime détail : elle me teste.

 

Voilà pourquoi j’évite le plus possible de croiser sa collègue de bureau. Elle vient de temps à autres nous rendre visite, ou venir chercher Lola pour une sortie qui ne va pas m’intéresser, un film que je ne souhaite pas voir, du shopping qui va m’ennuyer. Enfin, c’est comme cela que Lola me présente ses balades avec sa collègue de bureau et amie, Pinalope. Je voulais que Lola démissionne, qu’elle s’occupe autrement. Plus besoin de salaire, maintenant. Mais elle ne veut pas. Elle tient à sa vie de bureau. Ou plutôt, au lieu choisi-visible-reconnu de son intégration ? Ou tient-elle tant, toujours, à Arsène ? Bêtise ou pas, j’abhorre Pinalope Van Bitheub.

 


 

 

 

 

 

3bis

Huit heures trente.

Le temps d’une douche, pour Lola.

 

Sous sa douche, Lola économise l’eau. Autrement chaude, l’eau coulerait beaucoup plus abondamment. Elle se savonne. Cela mousse malgré tout. J’adore comment elle se savonne, partout. Ses itinéraires préférés, le chemin de ses mains sur son corps, toujours par les mêmes détours ou raccourcis, avec quelques haltes lascives et accélérations pragmatiques. Superbe femme callipyge qui avec l’âge prend comme il faut, avec soin et goût, pour parfaire ses lignes, telle courbe, telle cambrure, tel abandon de son être, l’embonpoint adipeux juste nécessaire. Sculpture en devenir, en vie. Un art consommé et feint du laisser-aller. Cheveux avant la douche rangés en vrac, chignon noir, pour ne pas mouiller, les seins menus et délicats, agités, tétons au garde-à-vous ou en alerte, en vigie météo et, premiers d’attaque pour séduire, capter mon attention, me brouiller les sens. Des muscles qu’on voit, dessine son dos d’entrelacs qui me fascinent, et d’autres qu’on devine, croquent des cuisses dans la masse, beau volume et belle ondulation générale.

 

Toujours un maintien fier, pas pédant, elle regarde à votre hauteur où qu’elle se place, droite dans ses talons hauts qu’elle ne quitte pas souvent depuis qu’elle pratique. Chaussée, elle marche avec un naturel déhanché, d’un pas qui va tellement de soi, de soie, qu’on imagine volontiers Eve marcher avec du talon pointu dans son Eden. Dans la boue, dans les roches, sous le nez d’Adam. Un Adam à quatre pattes qui derrière cherche sa pomme à croquer.

 

Lola pose. Mimiques et regards acrobates. Positions de jambes, des mains. Des figures libres qu’elle enchaine à la perfection, et sans forcer son talent. Elle pose toujours, ou cela y ressemble drôlement, me bluffe de partout, me consume les méninges depuis notre première fois. Mais super chance : mes réserves s’amenuisent que d’autres apparaissent comme par miracle. Le miracle perpétuel, en plus du mouvement, va avec. De quoi, encore après toutes ces années, me mettre encore en émoi à toute berzingue.

 

Très gros émoi quand elle ronronne sous mes doigts, qu’elle miaule dans mes bras. Un poil féline, un rien folle ? Tout feu toute flamme, nous nous consommons avec une grosse faim de l’autre. Elle libère ses griffes, joliment décorées, colorées. Ses crocs, bien alignés, me tiennent à elle. Son feulement me transporte loin, me dépose dans sa jungle d’émotions fines, sensations fortes. Oui… Quelque chose comme ça, un peu con, niais gnangnan et cui-cui, limite ordinaire et simplement heureux, que j’aime. L’effet m’envahit me dépasse et me dévergonde l’esprit. Quelque chose que je déraisonne des mots. Quelque chose ainsi fait et qui, d’une manière totalement étrange, m’équilibre la vie.

 

 

La première fois où j’ai croisé son chemin, cela m’a frappé, chaos & KO définitifs. Sensuelle et élégante, terriblement, elle bougeait. Elle était. Tellement présente. Elle est.


 

 

 

 

 

 

 

 

3ter

Bientôt neuf heures.

Le temps que Lola se douche et sorte d’un mauvais rêve ?

 

 

Je pourrais rentrer dans la salle de bain, sous la douche, juste là, et profiter d’elle. Faire mon mâle. Elle aime quand elle ne s’y attend pas. Pas avec certitude. Quand elle me prend en grippe et que, pas démonté d’un poil, je décide malgré tout, envahi par une pure montée de désir, de venir en elle. Dans la seconde où elle comprend, me pressent avant contact, elle partage avec force et conviction mon désir. Un désir fou de m’agripper à son corps, je la pénètre maladroitement, ici ou là, jusqu’à jouir foutrement.

 

Mais non. Pas cette fois-ci. Je dois y aller. Rien ne presse. Pourtant, je m’éloigne de Lola car autre chose, dehors, m’attire, loin d‘ici.

 

 

 

 

 

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