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Mémoire meuble (= qui bouge)

C’est quoi ?

 

 

C’est ma mémoire en 2 meubles. Témoins d’espérances trop grosses à porter, assoir. Assis sur cette chaise bureau, j’ai écrit quelques tas de pages. Et assis sur ce fauteuil (d’avant l’invasion Ikea en France, 1981) j’ai réfléchis des heures et jours entiers à ma peinture en devenir. La peinture, comme un support à réinventer. Réfléchir, image miroir qui se crée. Se détruit. Se brouille. Se devine, avant de disparaître tout à fait. 2 objets qui meublent ma vie, qui déménagent à répétition jusqu’à disparaitre de mon décor. De ma réalité étriquée, du cadre où plus rien ne rentre de moi. Comme ma tête, déménagée ? Meubles et tête inadaptés à leur environnement.

 

Le fauteuil surtout. Mémoire démantibulée, presque effacée. Plus qu’une carcasse. La housse à la poubelle. Moi sans coquille, tombé. Au sol me traîne. Plus qu’une trace de squelette qui ne porte plus rien. Le bois, qui donne la souplesse à l’assise. Le trait idéal. Le trait qu’aimait mon père créateur. Mon créateur perso et intime, mort. Que je vois encore penché sur sa table à dessin, les calques l’un derrière l’autre qu’il froisse ou déchire et jette au sol quand lui déplaisent. Des montagnes de papier qu’il faut enjamber pour l’atteindre. D’abord des crayonnés avant une perspective plus fouillée, précise, attractive, puis un dessin de plus en plus technique, calibré, ingénieux. Ou encore, le même papa en plus détendu et tout autant concentré, passionné, le voilà penché sur une toile posée sur la table du salon, dessus il travaille au couteau son bleu de Prusse, des siennes brûlée ou pas. Plus de temps à regarder qu’à faire. Les couleurs bougent toutes seules, vibrent, d’un flux emportent mon papa, loin, si loin. Le petit doigt levé, raide, signe qu’il était extra-terrestre (voir pour preuve la série USA « les envahisseurs »).

 

Mon fauteuil où assis, je suis au spectacle d’une rêverie sans fin, ni fond. Apprendre par l’observation, contemplation. Un mode opératoire oublié, obsolète, négligé. Parce que le souci de l’immédiat. Dans la panique de l’impatience.

 

Dans mon refuge, une ile à dessiner, peindre, écrire. Achat de fin de salon du meuble où tous les ans mon papa m’emmenait. D’abord tête blonde d’ange qui arrête l’acheteuse. Puis mon aide pour installer et défaire, éclairage et meubles. Parfois simplement pour faire acte de présence sur le stand. Les occasions du fin de salon pour éviter de remballer, de transporter l’invendu, le prototype d’exposition. Cadeau qui me récompense quand le carnet de commandes est bien rempli. Toute la famille en fête. La fatigue accumulée, la pression qui retombe. Plus qu’à produire, livrer, espérer que le client ne fera pas de sale blague. Mon papa dans de bonnes dispositions. Je choisis. J’ai eu le temps d’arpenter les rangées en long et en large. Je connais le salon par cœur. Je sais ce que je veux. Le fauteuil suédois dans lequel je peux me balancer, si confortable, efficace, tellement simple, épuré, nordique. Bleu. Je suis dans ma période bleue. Un fauteuil de viking en quelque sorte. De quoi naviguer loin … Explorer mon univers extra-terrestre.

 

J’étais très bien dans ce fauteuil.

 

Ejecté, je patauge dans ma vie. Plus de fauteuil, plus d’ile, plus de peinture, plus de rêverie, la mémoire vidée. Quelques mots pour fermer le cadre, que je me cloue sur le mur. Que personne ne se prenne les pieds, glisse sur ma dépouille. Je respire. Encore. Immobile. Cerné. L’ennui. Envie de vie, une envie floue. Pas un flou de bougé. Le flou d’une usure.

Tag(s) : #Egarements sous contrôle
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